Incivisme au Burkina : entre Yaré et défiance

 

Engins incendiés Source photo lefaso.net

Engins incendiés
Source photo lefaso.net

Au Burkina Faso, nos plus grandes richesses sont notre ardeur au travail, notre fierté et notre intégrité. Selon Le Point Afrique du 2 Juin 2016,  The Legatum Institute, qui dévoile l’indice de prospérité de 142 pays à travers le monde depuis 2006, le Burkina Faso est dans le top 10 des pays les plus prospères d’Afrique notamment grâce à ses performances en terme de liberté individuelle et de gouvernance. Un des point fort du Legatum Institute : il a pour ambition de ne pas mesurer uniquement la richesse économique, mais aussi le bien-être de la population d’un pays.

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Cependant, depuis quelques temps des actes d’incivisme très graves secouent le climat social au Burkina Faso. Pourquoi ? Comment en est-on arrivé là ?  Incivisme des jeunes, Yaré (désordre en  langue mooré) ou défiance face aux frustrations du quotidien ? Ces questions me tourmentent et voilà ce que j’en pense.

Cet état de fait est la conséquence de plusieurs années d’impunité et de violences sourdes. Des enfants qui sont nés et ont grandi dans un Burkina où la justice ne sanctionne pas assez (ou assez longtemps) et en tout cas pas les plus dangereux.

Un Burkina où on retire des mandants d’arrêt qui n’ont jamais été vraiment bien lancés ou bien émis, et qui finissent dans un jeu juridico-diplomatique. Au final, on ne sait pas qui est toujours poursuivi où pas. En tant que jeune je me demande donc si la séparation des pouvoirs n’est pas qu’un doux rêve naïf. Quand on a une population à majorité analphabète, il est important de communiquer clairement sur ces aspects, sinon, pour les intellectuels comme les analphabètes, ce sont des entourloupes, en tout cas ça y ressemble fortement.

Où des parents aigris et frustrés par leurs conditions de vie n’ont pas le temps d’éduquer leurs enfants – à défaut ils les élèvent – la télévision et les réseaux sociaux font le reste. Un pays où les nouveaux riches ne refusent rien à leurs enfants en croyant se venger d’on ne sait quoi. Où les enfants des moins nantis, frustrés, deviennent souvent envieux et prêts à tout pour réussir.

Où certains pères n’apparaissent qu’en flash à la maison, parce-que maquis, buvettes et autres, obligent. Finalement ils ne font qu’apercevoir leurs enfants et en fin d’année ils s’étonnent qu’ils redoublent leur classe. Des mères souvent frustrées par une vie de couple qui n’en est pas vraiment une. Qui doivent être femmes, mères, épouses, filles, soeurs, collègues, amies parfaites, et qui, avec tant de pression, ont besoin de s’épanouir, au moins un peu quand même. Avec tous ces challenges, la télévision élève les enfants en attendant que les parents rentrent.

Où les enfants de certains riches et surtout nouveaux riches se croient dans une télé réalité aux USA ou à Ibiza, là où tout n’est qu’illusions et démesures. Ils vivent dans un monde parallèle, complètement déconnectés des réalités et on appelle ça « réussir ». 

Où les plus nantis essayent de cacher une partie de leurs biens et restent discrets parce qu’au moindre écart on peut brûler votre voiture, votre maison ou encore vous même, tant qu’à faire. Toutes richesses est source de suspicion malheureusement. 

Où une femme qui semble réussir est forcément soit une fille très facile qui a couché pour réussir, soit la fille ou la soeur de quelqu’un. Parce que son intelligence seule et son travail ne peuvent pas lui permettre d’avoir tout ça, évidemment !? Dommage.

En tant qu’étudiante Burkinabè à Dakar,  j’ai eu plus de facilité à obtenir des stages et même un emploi à Dakar qu’à Ouagadougou. Ouagadougou où on me demande de qui je suis la fille ou la soeur. Où on te propose un « petit pot » avant même de lire ton CV. Tu comprends vite que ton petit stage non (ou très mal) rémunéré dépendra de l’acceptation ou non de ce « petit pot ». Que tu acceptes ou pas ce sont les mêmes qui, frustrés, te traiteront de tous les noms plus tard.

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Un Burkina où, pour revendiquer tout et n’importe quoi, on bloque des routes nationales pendant des heures voire des jours. Sans stress. L’incidence sur l’économie ?! On s’en fout, nous on veut juste un dos d’âne, en attendant « nous pas bouger ! »

Où des parents qui transportent 3 enfants sur une moto brûlent le feu rouge et insultent au passage le policier qui les interpelle. Après ça, cogner et tuer un policier dans l’exercice de ses fonctions, c’est dans l’ordre des choses…

Un Burkina où des kolgweogos (milices armées) se sont formées dans certaines zones pour se défendre face aux agresseurs, les forces de l’ordre n’ayant pas les moyens d’assurer la sécurité de ces populations. Mais leurs jugements extra judiciaires, violents et mortels, mêlant colère et traditions, inquiètent. Il faut un encadrement plus stricte par l’Etat de ces milices et surtout l’octroi de moyens adéquats aux forces de maintient de l’ordre et de défense. Sinon gare au revers de la médaille.

Où une société de transport, STAF, fait des accidents mortels sont label. Après avoir tué 24 personnes, ils ont décidé eux mêmes de fermer leurs portes en signe de deuil. Et c’est tout ? Y a t il des plaintes ? Des demandes d’indemnisation pour les victimes et parents de victimes ? J’espère que vraiment que oui. Ne mettons pas tout le temps les conneries des inconscients sous la volonté de Dieu, aidons Dieu à nous sauver en agissant pour que les choses changent.

Un Burkina où on casse et brûle le drapeau national, mais aussi des maisons et engins d’enseignants. Mieux, des postes de police pour libérer des violeurs et des criminels en menaçant de mort la mère de la fille violée. Après tout, fallait pas qu’elle s’habille de telle manière ou qu’elle refuse les avances. Messieurs, jusqu’à preuve du contraire « NON » veut dire toujours « NON » et signifie donc un refus !

Mes frères, brûler l’Assemblée nationale et brûler le poulailler de votre professeur, dans votre village où faire l’école est un privilège, ça  n’a pas du tout la même valeur symbolique. Réveillez vous !

Ce qu’il se passe actuellement n’est que la démonstration d’une colère enfouie depuis longtemps, l’incivisme grandi et il est en train de désintégrer notre société et nos valeurs. Il faut donc que l’Etat agisse très très fermement en ne pensant pas qu’aux échéances électorales.

Je suis pour les droits humains mais aussi pour ses devoirs, pour que la justice agisse dans toute sa rigueur et même au delà. Une vraie justice qui soit la même pour tous. Des cours de civisme dans toutes les écoles, lycées et universités s’imposent. Sinon pourquoi s’étonner que les citoyens se fassent justice eux même ? A ce rythme les kolgweogos ne sont rien fasse aux milices armées qui nous attendent.

L’incivisme est un frein au développement. Quel investisseur viendra investir pour qu’au moindre problème on brûle tous ses biens et le poste de gendarmerie de son quartier ? Le Yaré ne peut faire prospérer aucun Etat. Nous sommes en démocratie mais attention à ne pas virer dans l’anarchie.

Seuls l’éducation, l’équité, la communication, et le respect des valeurs de l’Etat de droit peuvent nous permettre de venir à bout de cette défiance, de ces frustrations. Nous avons fait la fierté de tout un continent en 2014 puis en 2015, tâchons de demeurer fiers de nous-mêmes.

Mis à part tout ça, mon beau pays est très accueillant, ne soyez pas effrayés ! Nous aimons les étrangers et quel que soit notre colère elle ne vise que nous-mêmes. Venez nous voir, un accueil très chaleureux vous attend !

 

Tim

4 réflexions au sujet de « Incivisme au Burkina : entre Yaré et défiance »

  1. Le défi actuel de ce pays c’est de canaliser ses propres énergies vers l’intérêt général du pays. Malheureusement la génération actuelle n’a pas ou ne veut de modèle d’intégrité. Chacun se cherche en oubliant qu’on ne peut réussir dans un pays qui est dans le chaos. Les dirigeants actuels veulent redresser aussi le pays n’ont pas été des modèles. Du coût ça devient difficile, mais force doit rester à la loi. Bon billet.

    • Merci Gael! C’est exactement ça. A voir les résultats du BEPC je pense que le mal est plus profond qu’on le pense… Il faut qu’on se réveille tous et qu’on sache ce qu’on veut faire de ce pays. Nous ne pourrons pas l’échanger contre un autre. A nous d’en faire soit un enfer soit un paradis.

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